Un bel article de Maximilien Friche vient de paraître dans la revue À rebours, la bien nommée, à propos de Fredaine. Nous le reproduisons ci-dessous avec l’aimable autorisation de l’auteur.
Pour plus d’informations, on pourra consulter l’article lui-même : https://www.arebours-revue.fr/2026/07/16/thibaut-matrat-survivre-etc/ ainsi que la page Facebook de l’auteur : https://www.facebook.com/rodolphe.dupuis.
L’article :
« Thibaut Matrat nous offre Fredaine (aux éditions la Mouette de Minerve), un roman où nous jouissons de la possibilité de nous unir à son héros pour faire un immense doigt d’honneur au grand tout. Après tout, nous sommes de temps en temps bien proches de cet Adrien Fredon qui étouffe au quotidien. Le sous-titre de ce roman devrait en résumer le propos : « Chronique survivaliste d’un Européen dissident… ». Mais Thibaut Matrat, avec beaucoup d’esprit, nous amène plus loin, c’est-à-dire à ne pas être dupe de son héros et de ses intentions, donc de nous-mêmes.

Un immense doigt d’honneur au grand tout

Tout part d’un diagnostic sans appel : « Le pays mourait, jour après jour, et jour après jour était exhumé par la fallacieuse parole d’un de ses marabouts politiques. » Mort et résurrection ? Non, seulement l’agitation d’un cadavre comme une marionnette dans le théâtre d’illusion que la société est devenue. Voilà une société où tout est trucage. L’Europe mourait et lui, Adrien Fredon, vivait. Cela n’a aucun sens. Dès lors, il cherche à faire quelque chose. Il prend même conscience d’avoir collaboré à la chute avec son métier de prof : « Il avait répandu la mauvaise parole auprès des masses, privilégiant systématiquement l’accessoire à l’essentiel. » Le vrai problème est bien sûr d’ordre métaphysique et anthropologique. Comment ne pas renoncer à soi dans la marmite mondaine ? Il paraît que l’être n’est plus dans l’homme, alors que faire ? S’extraire du grand tout. Non pas devenir dandy mais quelque chose d’intermédiaire entre l’ermite et le clodo, à savoir le survivaliste. La solution est l’oblation du corps social dans un je m’enfoutisme total. Son départ se veut un immense doigt d’honneur au grand tout. Son unique moteur. À l’occasion d’un banal événement de clé cassée dans une serrure, de cette petite humiliation qui est la goutte d’eau qui fait déborder le vase, il décide de tout quitter pour vivre à la marge du monde. Un guide vert, le même que nous tenons dans les mains, devient son horizon pour devenir le parfait survivaliste.
Adieu les calendriers, les montres, la femme, le boulot, la maison, les autres. Il rejoint une forêt de campagne à proximité de la maison de ses parents et s’installe. Tesson nous l’avait déjà dit, aucun lieu n’échappe plus au monde, plus aucun territoire n’est vierge, difficile de sortir des sentiers battus. Cela ne l’empêche pas de se faire immédiatement démiurge de poche et de nommer son royaume Quaesita, royaume dont il sera l’unique souverain et sujet. Le voilà désormais ermite à l’heure de toutes les faussetés.
Intermarché et Decathlon pour survivre
Thibaut Matrat s’amuse à nous montrer l’absurdité de son héros. Eh oui, on n’échappe pas à son époque. Adrien Fredon a recours sans cesse et de façon de plus en plus caricaturale à la modernité pour s’en extraire. Intermarché et Decathlon sont les deux piliers de sa clochardisation des bois. Comme il ne sait rien faire de ses dix doigts, il regarde des tutos sur Youtube pour apprendre à construire une cabane en rondins, laquelle ne sera jamais achevée.
Il aurait pu se faire moine, prisonnier, clochard… pour cesser de miser sur la vie et se voir programmé sans autres ambitions que d’échapper au monde. On retrouve là le fantasme de Huysmans et de la femme pot-au-feu. Il faudrait parvenir à se contenter de la maniaquerie d’un quotidien sans aventure, parvenir à l’autosuffisance ? Illusion ! Il se rabâche une phrase de K. Dick comme slogan personnel : je suis vivant et vous êtes morts. La belle affaire !

Comme l’homme cogite, il se met à produire des raisonnements et, à défaut de réinventer le fil à couper le beurre, il nous rejoue sa propre genèse. Sa grande découverte est que, si effectivement le monde n’existait plus, le passé, lui, avait existé. Il se met donc à fantasmer et décide qu’il sera gourou ; maître, il va enseigner sa philosophie de vie, ce qu’il a compris, ce qu’il conviendrait désormais de vivre, aux gens de bonne volonté. Il teste sur des promeneurs de nouvelles béatitudes. Lui qui vomit toutes les conséquences d’une révolution industrielle jamais achevée et dont l’objet est l’utilitarisme et la fin de l’être, rejoue l’histoire de l’humanité et réécrit une genèse à partir de lui. Il refait tout le chemin de la civilisation avant l’apothéose de la modernité d’avant-hier pour contrer celle d’aujourd’hui. « Le communisme mourrait de lui-même en même temps que la tyrannie du confort et du capital. » Quaesita est l’autre nom d’Utopie.
Mais au septième jour de sa re-création, on est en pleine récréation : Il installe un groupe électrogène pour jouer à des jeux vidéo dans sa forêt. Le réel sans arrêt revient. On n’échappe pas au monde, on n’échappe pas à son époque, le voilà aussi pathétique qu’un Antoine de Tounens en son royaume de poche. La distance que Thibaut Matrat met avec son héros est délicieuse, le vocabulaire est toujours choisi, quelques néologismes agissent en aphorismes pour démultiplier les variations de notre regard sur pauvre de lui, donc pauvre de nous. « Survivre ? – Et puis après ça ne débouchait sur rien. »
Maximilien Friche












